Ok pour plus jamais ne te revoir un jour

04/01/2015 à 7:22 | Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Le ciel était d’un gris tirant sur le blanc, une de ces journées où le soleil reste couché derrière l’épaisseur des nuages qui surplombent et enferment l’horizon dans leur sillage cotonneux. Je levai les yeux et la blancheur presque brûlante me frappa au ventre, juste au-dessous de l’estomac, comme un violent uppercut qui m’aurait saisie par surprise. Ma main chercha un point d’appui, ce fut le mur qui se tenait quelques mètres derrière moi ; mes doigts furent instantanément glacés par la pierre grise pendant que je me pliais en deux et que je vomissais tout ce qui avait pu entrer en contact avec mon palais quelques heures plus tôt.
Les spasmes de mon estomac me laissèrent vide, dans tous les sens du terme ; mes jambes cédèrent sous moi et je dus m’asseoir, traînant par la même occasion mon collant dans le vomi encore frais que je venais de déposer. Quelques passants s’arrêtèrent, me lancèrent des regards compatissants ; à tous, je fis comprendre que ça allait, que j’allais me relever, qu’il me fallait juste un peu de temps.
Après tout, c’est bien ce qu’on a coutume de dire : « il te faut juste du temps, ça va aller, ça va passer », tout cela allait évidemment passer, j’allais oublier, j’allais réussir à me lever le matin sans y repenser, j’allais réussir à sentir des peaux sur la mienne sans avoir envie de pleurer, j’allais être capable de sourire sans avoir à me forcer. Il me fallait juste du temps, c’était si simple, c’était si évident, c’était si naturel.
Doucement, je décidai de me relever ; j’essayai d’arranger mes cheveux, j’utilisai un mouchoir pour nettoyer le vomi qui traînait sur mon pull et mes jambes ; je pris une pastille à la menthe et j’allumai une cigarette, les mains encore tremblantes. Les yeux rivés sur le sol (je ne pouvais pas prendre le risque de regarder à nouveau ce ciel capable de me mettre à genoux), je repris mon chemin, un pas après l’autre, une bouffée après l’autre, le goût doucereux de la cigarette et du menthol se mélangeant dans ma bouche.
Il fallait rentrer à présent, reprendre ce chemin maintes fois emprunté, ce chemin du cœur léger et du sourire aux lèvres ; celui qui était le mien à huit heures du matin, avec mon maquillage effacé et mes cheveux mal coiffés ; celui que je prenais parfois très tard en pleine nuit, connaissant par cœur les vitrines, les noms des rues et les lumières que j’allais croiser. Je sentis mon estomac se contracter à nouveau à l’idée que plus jamais je ne prendrais ce chemin, mais je respirai bien fort et la nausée se dissipa rapidement.
Plus jamais, plus jamais, plus jamais, ces deux mots tournaient dans ma tête à mesure que la cigarette commençait à me brûler les doigts ; tous ces verbes que je pouvais y associer, plus jamais je n’embrasserais ses sourcils, plus jamais je ne sentirais ses mains sur moi, plus jamais je ne l’appellerais par son prénom, plus jamais je ne pourrais respirer ses cheveux, plus jamais, plus jamais, plus jamais.
Cette fois-ci c’est ma gorge qui se contracta, durement, et les larmes qui coulèrent d’elles-mêmes. Plus rien ne servait à présent d’essayer de les retenir, elles étaient déjà là, au bord des cils, commençaient leur descente sur mes joues qui se striaient très probablement de marques brunes (ou l’arnaque habituelle du maquillage waterproof). Est-ce qu’il était possible d’acheter du maquillage painproof ? Le ridicule de cette question me fit exploser de rire ; quelques larmes salées en profitèrent pour se glisser sur mes lèvres et je savourai le goût amer de leur existence et de cette peine de cœur qui me vrillait le ventre depuis des journées entières.
Je passai devant une vitrine sombre et pus apercevoir mon reflet, devant lequel je m’arrêtai. Il y avait toujours mes talons, il y avait toujours mes collants, il y avait toujours cette robe que je détestais mettre mais que j’aimais malgré tout, il y avait surtout mon visage blafard et déformé par les sanglots qui s’échappaient de ma gorge depuis de longues minutes.
Sans me détacher de la vitrine, j’allumai une autre cigarette, dont l’extrémité incandescente fixa mes yeux pendant quelques instants ; puis je retournai la tête et me regardai à nouveau. Je n’étais pas l’image même de la douleur : je n’étais pas Guenièvre croyant Lancelot mort, capable de s’évanouir et de s’arracher les cheveux malgré le danger que cet aveu représentait ; j’avais même l’air plutôt sereine, peut-être fatiguée, mais rien dans mon apparence physique ne reflétait la dévastation intime que je venais de vivre et qui m’habitait toute entière, m’empêchant de réfléchir, de respirer, de vivre même.
Il n’y avait pas de mot, d’ailleurs je ne les trouvai pas ; il n’y avait rien qui pouvait exprimer le vide béant, la morsure insoutenable et permanente que je ressentais en moi, d’une manière si vivace que je n’aurais pas été surprise de découvrir qu’une partie de mon corps m’avait été réellement arrachée. Plus jamais, nevermore, ces promesses d’infini me révoltaient et me cassaient en deux, moi qui n’avais jamais connu les always et les forever, toujours refusé de les dire et de les entendre.
Les mots cruels d’Aragon revinrent à mon esprit :
Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux.

J’avais ouvert les bras et j’avais broyé tout ce qui s’offrait à moi. Il n’y avait pas de retour en arrière possible ; il n’y avait que le présent à apprivoiser, le futur à essayer de ne pas imaginer. Plus rien n’existait et plus rien n’avait de sens ; ce jour-là, la vie s’arrêta, sans faire de bruit, comme un flocon tombé d’un ciel brûlant de blancheur.

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