Slave to love

06/04/2015 à 10:56 | Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

La musique de Bryan Ferry m’a toujours rappelé mes longues soirées adolescentes à rêver sur les garçons qui me plaisaient ; celui aux yeux bleus et au charme féminin rencontré au lycée ou le grand brun dont j’ai récemment découvert qu’il faisait carrière dans le foot. Comme une nostalgie profonde, celle des premières amours, celle de la volonté de se jeter vers l’autre, quoi qu’il en coûte, même si cela signifiait avoir mal et pleurer seule dans mon coin, sans jamais le montrer, à personne.
La même nostalgie m’étreint ce soir alors que j’ai depuis longtemps oublié ceux qui ont peuplé mes rêves de jeune fille, moi qui suis maintenant ce qu’on nomme abruptement une adulte, avec une existence réelle, tangible, palpable – la même nostalgie parce que les sensations sont les mêmes, les sentiments aussi, ils ont dix ans de plus mais ils ont toujours la même saveur, la même douceur et la même amertume. Je les chéris : j’ai beau vouloir les chasser, ils me prouvent à chaque instant à quel point je suis vivante, à quel point ça fait du bien d’exister, à quel point ça fait du mal, aussi.
Les premières notes et c’est à lui que je pense, et je revois les scènes de 9 semaines et demi, cette tension sexuelle et cette violence que j’ai connues aussi, qui me sont si familières, que j’avais tant peur d’aimer et que j’ai tant mal de perdre. « Slave », parce que je ne suis qu’une esclave, que je n’ai toujours été qu’une esclave de ce cœur malade qui voulait s’embraser au moindre regard, que j’ai tenu en laisse pendant si longtemps, que j’ai ratatiné dans un coin en oubliant presque son existence – à quel point est-on esclave de ses sentiments si l’on doit se prémunir de leur effet sur nous… « Love » parce que love, parce qu’on n’a pas le droit de le dire mais c’est là malgré tout ; j’ai retenu les mots au fond de ma gorge, ils ne sont sortis qu’une fois, je les ai contenus, interdits, il était impensable que je les laisse sans contrôle et qu’ils aillent se heurter à l’autre pour revenir se heurter à moi.
Tout était là, tout était prêt, il y avait la muraille, il y avait mon corps, ce corps tellement épais qu’il faisait comme une barrière entre chaque peau et mon cerveau. Mais il y a eu une faille – laquelle, comment, je ne sais toujours pas et je ne sais toujours pas si je le regrette ou si je préfère déverser aujourd’hui toutes les larmes de mon corps plutôt que de n’avoir jamais connu tout ça.
« Slave to love », forcément, esclave du péché, esclave du corps, esclave de sa peau de ses mains de sa bouche de son nez de ses yeux de cette violence qui nous liait l’un à l’autre pendant des heures, comme s’il fallait qu’on se fasse mal pour réussir à se sentir, pour enfin éprouver une sensation à la hauteur de ce qui nous rapprochait tous les jours un peu plus. Toujours la même sensation d’inachevé, le même désir de recommencer, d’aller plus loin, de tout voir et de tout faire, de tout essayer, même le plus sale, le plus intime.
Esclave aussi des moments où nous ne faisions pas l’amour, où je l’écoutais me raconter son enfance, où nous jouions à des jeux idiots pour prouver qui était le plus intelligent, et où je faisais semblant de ne pas être vexée quand il me battait régulièrement… et cet alcool qui coulait à flots, toujours, qui nous enivrait sans réellement nous atteindre parce que je me savais déjà complètement ivre quand j’entrais chez lui, quand je poussais cette porte qui aujourd’hui reste close. Cette envie idiote et puérile de m’y appuyer, de m’y allonger, d’y écrire des pages et des pages d’élégies, comme dans la tradition romaine, quand l’homme rejeté écrivait à celle qu’il aimait des textes évoquant la porte fermée – l’image même du dépit amoureux, de cette fin de non-recevoir qui est un poignard qu’on s’enfonce dans le cœur, lentement, très lentement, jusqu’à ce que la douleur imprègne toutes les autres parties de notre corps.
Trop jeunes pour raisonner et trop vieux pour rêver, c’était peut-être ça, notre problème. J’ai voulu raisonner et j’ai voulu rêver ; je m’y prenais mal et souvent avec maladresse, et chaque faux pas me rapprochait du moment où la porte allait se fermer. Je l’avais pourtant su dès le début : la porte ne serait pas toujours ouverte, mais alors il y avait eu sa peau, il y avait eu ses sourcils, il y avait eu sa queue dans ma main et c’était comme si je n’y pensais plus, ou je n’y croyais plus. J’avais volontairement refusé de me rappeler que tout avait une fin, surtout les histoires comme la mienne, et que j’avais une fois encore parié sur le mauvais cheval.
Mais quel cheval. L’erreur était compréhensible. Il passait des heures dans ma chatte et il était capable de la goûter même quand elle saignait ou dégoulinait de son foutre ; rien en moi ne le dégoûtait, et rien chez lui n’aurait pu m’écœurer – même son urine avait pour moi le goût de cet amour dont je taisais le nom, par peur de le voir s’évaporer.
Certains s’embrassent sous la pluie et se jurent de s’aimer toujours, leurs vêtements trempés collant à leur peau ; pour moi, ce fut la porte qui resta fermée et mon esclavage qui foutit le camp, en un claquement de doigts, en quelques mots échangés à travers un interphone. Je n’étais même pas trempée : j’avais un parapluie et je ne réussis même pas à pleurer.
« Ca va ; ça fait juste mal quand je respire », disait Béatrice Dalle dans Bye Bye Blondie.
Je crois que ça va. Mais putain, qu’est-ce que ça fait mal quand je respire.

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