Don’t hurt yourself

04/01/2017 à 8:22 | Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Baptiste est intelligent. Il le sait, il a fait de brillantes études de droit dans une brillante université parisienne, il n’a d’ailleurs pas tout à fait fini puisque, victime de son époque et de sa génération, il ne trouve que des stages, mais certains sont rémunérés 3 000€ par mois – « je ne sais pas si c’est une chance, vraiment, c’est dur, de gros horaires »… je souris doucement, un stagiaire capable de faire 50 heures par semaine est généralement payé moins de 500€ par mois mais je ne sais pas, je n’y connais rien, moi je n’ai pas fait de droit. D’ailleurs je ne comprends pas non plus que le monde des juristes se féminise, oui oui, l’égalité est là, sous mes yeux, et Baptiste ne comprend pas pourquoi je ne le vois pas, pourquoi je persiste à dire que les compétences des hommes et des femmes ne sont pas questionnées de la même manière, « il y a bien des hommes incompétents » alors encore une fois, je souris, que répondre ?

Baptiste n’est pas très grand et commence à perdre ses cheveux, alors qu’il n’a pas encore trente ans. Ça ne l’empêche pas d’être charmant, avec ses yeux dont on ne distingue pas l’iris de la pupille, ses dents bien dessinées, son sourire contagieux. Je me rappelle très bien pourquoi j’étais tombée, ce qui m’avait charmée, ce goût de simplicité qui m’avait immédiatement happée : les choses pouvaient être simples, cela pouvait être agréable, cela pouvait ressembler à un plan cul mais avec quelques paroles intelligentes et bienveillantes échangées.
Alors je m’interroge : quand est-ce que ça a dérapé, violemment, avec Baptiste, le premier que j’ai cru aimer, le premier avec qui j’ai pensé que des choses se passeraient ? Ce mec qui n’achetait jamais de capotes parce qu’il n’arrivait pas à les mettre, qui me demandait de le sucer pendant des heures, qui à vrai dire n’avait que cette idée en tête quand nous nous retrouvions (peut-être aurais-je dû trouver ça flatteur). Sont-ce tous les rendez-vous manqués, les annulations de dernière minute, les « je suis désolé mais j’ai trop de travail », tu comprends je fais du droit Juliette, je veux faire de hautes études, je veux devenir quelqu’un, j’irai tout chercher avec les dents et tant pis si tu habites loin, tant pis si tu organises ta venue à Paris pour me voir, « je n’ai pas le temps, il faut vraiment que je me concentre ». J’ai accepté, plusieurs fois, pas un seul reproche ; un soir j’ai pleuré et puis je suis sortie retrouver un parfait inconnu qui m’avait baisée comme jamais Baptiste ne m’avait baisée et je crois que ce jour-là, j’ai compris qu’il n’y avait pas grand-chose, des illusions, parfois jolies, mais surtout héritières de ces fantasmes où je croyais qu’un jour, je parviendrais à aimer et à être aimée.

Les mois avaient passé, Baptiste était occupé, Baptiste allait devenir quelqu’un, et moi j’oubliais Baptiste. Le hasard m’avait amenée du côté de la place des Vosges, j’y avais pleuré et j’y avais joui, et aucun geste de Baptiste, pas même le plus appuyé, n’avait jamais pu arriver à la cheville de la place des Vosges.

Mais Baptiste était pourtant de retour et quand je lui avais dit que des mois de silence l’avaient enterré dans mon esprit, la discussion avait pris un tour désagréable, un ton que je ne lui connaissais pas. Je savais son besoin de reconnaissance, sa fierté (n’est-ce pas l’apanage des hommes complexés par leur taille ?) mais je ne savais pas cette attitude de gamin capricieux (mais oui, Baptiste était si jeune, et moi-même je n’étais pourtant pas très vieille), ces phrases lancées pour blesser. Je pensais y découvrir une peine de cœur, alors je voulais atténuer la chose, proposer de se revoir, qu’on en discute, et le couperet était tombé : non, non, si on se voit uniquement pour parler, ça ne m’intéresse pas.
Peut-être était-ce mon ego qui parlait : j’ai voulu croire qu’il avait une blessure amoureuse, qu’il m’avait plus aimée que je ne l’avais compris, et je ne lui en voulus même pas. Il me lança un « salut » et bloqua mon contact, sur Facebook, sur téléphone. J’étais sans doute flattée de croire être aimée comme ça, alors j’avais encaissé, bien sûr, bien sûr.

Plusieurs mois plus tard, alors que la place des Vosges tanguait dans mon esprit et dans mon cœur, Baptiste, de retour, gentil, assez charmant, et je lui réponds, et j’entre dans son jeu, et je finis par dire que je n’ai pas quitté totalement la place des Vosges et il s’exclame que mon manque de respect est intolérable, je ne sais même plus quoi dire, je crois que je commence à comprendre qu’il ne s’agit pas d’amour ou alors je n’ai rien compris.

La situation se répète les mois qui suivent et la seule fautive, c’est moi : Baptiste est dans son schéma, Baptiste me veut mais ne sait pas, Baptiste ne supporte pas d’attendre, et quand il revient je suis toujours là, polie, gentille, jamais un mot de trop, et j’accepte même de le revoir, la place des Vosges n’est plus qu’un brouillard qui s’éloigne même si je m’y raccroche (sans le dire à Baptiste, que ne serait-il capable de me reprocher). A chaque fois, les mêmes scenarii, tout va bien, Baptiste est charmant et spirituel, Baptiste est bavard, Baptiste me complimente un peu (mes cheveux, mon cul, mes seins), Baptiste me désire et comme je m’emmerde sévère dans une vie grise, je dis oui, pensant à chaque fois que peut-être, peut-être ça ne finira pas de la même manière.

Je finis par lui dire franchement que ses scandales m’épuisent. Baptiste jure, promet : cela ne se reproduira pas. Nous nous retrouvons un soir d’hiver, glacés par la brume qui ne quitte plus Paris, et nous nous attablons dans un bar à la terrasse chauffée où j’ai droit, poliment, à une leçon de morale sur les clopes que je fume – « j’ai travaillé sur l’environnement, l’air de Paris est tellement pollué, tu devrais arrêter, pas la peine d’en rajouter ». La discussion m’amuse parfois, il me dit alors qu’il considère les one-shots comme du manque de respect, il faut se parler, s’apprécier, c’est bien le minimum non ?, je lui rétorque qu’après tout si tout le monde est d’accord… oui, oui, bien sûr, Baptiste n’ose pas me contredire, pas frontalement, pas comme ça.
On reparle des scandales, il s’en veut, cette fierté mal placée Baptiste la paie cher, au travail, en famille, avec les amis, c’est une plaie, et il jure que ça ne recommencera pas, jamais.
Nous finissons nos pintes, Baptiste me propose naturellement d’aller acheter du vin et de se poser chez moi. Je le regarde et je lui dis que je ne sais pas. Je passe aux toilettes, je pèse le pour et le contre, quand je reviens il se fait suppliant, « allez, laisse-moi une seconde chance », c’est au moins la cinquième, la sixième mais je ne dis rien, j’ajoute jusque que si je dis non ce soir, ce n’est pas une fin de non-recevoir, que je veux qu’on se revoie mais pas ce soir, pas comme ça. « Tu as emmené ta boîte de capotes, hein ? »
Il me fixe, de ses grands yeux d’enfant jaloux. « Bah oui. Mais c’est pas que pour moi, toi aussi tu en avais envie l’autre fois. »
Je souris, peut-être que je me moque un peu. Je ne veux pas qu’il me baise ce soir, comme ça, comme si c’était un dû. Je voulais boire un verre, le revoir, c’était tout. Et voir pour la suite, lui qui parle de relations longues, construites.

Baptiste se ferme, je le sens, je le sais, et je m’étonne de ce qui va pour une fois m’arriver en direct (lui qui aime tant que ses scandales aient lieu par écrit). Il me propose de repartir, nous marchons un peu en silence, et il me dit « j’en ai parlé avec des potes et franchement, c’est la pire chose qu’on puisse faire à un homme ». J’encaisse, je dis ok, très bien, c’est un peu excessif ; nous continuons de marcher et il me dit « je me sens vraiment pris pour un con ; tu avais prévu ton coup non ? ». Je repense à ma chatte épilée la veille, à mes draps que j’avais changés, et je ne réponds rien : à quoi ça sert ? Il insiste, « tu demanderas aux hommes autour de toi, il n’y a pas pire » et je sens l’agacement monter, et je m’étais juré de ne rien dire mais je réponds « ah bon ? vraiment ? sympa… ».

Les mots sont partis trop vite et déjà je les regrette, il se retourne vers moi, il n’a plus le même visage, « je te dis ce que je ressens et tu joues la victime ? », son regard pourrait me tuer et je reste là, bête, sans rien dire, nous sommes dans la rue, je ne veux pas me donner en spectacle, instantanément je me ferme. Tu ne communiques pas, ils me l’ont tous dit, que ce soit Baptiste le péteux d’Assas comme la place des Vosges et nos nuits éthyliques, tu ne dis rien Juliette, on ne sait pas ce que tu penses. Les mots restent coincés et là je sais que le moindre mot plus haut finirait par le sortir de ses gonds, et sa violence que je sens enfouie m’angoisse. Un SDF s’approche de nous, il lui parle mal, « tu vois pas qu’on est occupés ? », il prétend qu’il se repend de sa sincérité, « pardon d’avoir été sincère ». Cette ironie mordante et glacée ne lui sied pas et je me tasse de plus en plus, je ne veux pas répondre, je ne peux pas de toute manière, les mots sont coincés dans ma gorge. Le voilà, le scandale, celui qu’il avait promis quinze minutes avant de ne plus faire, il l’étale sous mes yeux, sans honte, comme si j’étais son dû.
Je suis son dû. Nous avons déjà couché ensemble et nous avons aimé ça : je dois faire l’amour avec lui, ce soir, on avait parlé d’un verre mais ça n’a aucune importance. Il me veut, il sait que je le veux (bien sûr que nous avons pris du plaisir) mais il ne comprend pas pourquoi je lui refuse son jouet, pourquoi je lui refuse sa soirée passée à me baiser ; que dire de ma mine fatiguée au travail, de mon incapacité à gérer mon emploi du temps, il n’y est pour rien mais non, pas ce soir. A un moment je me dis : et si je changeais d’avis, est-ce qu’il se calmerait ?, mais là encore ça n’a aucune importance parce que je ne veux pas céder, « dire oui à force d’insistance, tu sais que ce n’est pas un consentement qui tienne », je lui avais dit ça pour rester dans mon rôle de féministe et il n’avait pas souri, parce qu’il sentait que j’allais refuser, que j’allais me refuser à lui. Et je repense à toutes ces discussions, à tous ces « oui » parce que je me sentais coincée, à toutes ces fois où j’ai pensé qu’après tout, voilà, ce ne serait pas si grave, ça n’allait pas durer, et là je ne veux pas. Je ne veux pas qu’il vienne chez moi, que je lui fasse à manger, que je m’inquiète de savoir s’il a froid, que je mette de la musique, je ne veux pas le laisser entrer dans mon intimité parce que ce visage qu’il me montre m’angoisse, me fait horreur. J’ai des souvenirs brûlants de la place des Vosges, des nombreuses erreurs, du manque de respect, des silences, des textos non retournés, des anniversaires non souhaités mais jamais, jamais une engueulade injustifiée, quelques emportements mais tout de suite réglés, avec la certitude de n’être soi-même pas parfait et je me dis amèrement que oui, on peut se parer du masque de la sincérité et de l’honnêteté, deux gorgones séduisantes mais dont le visage se transforme au fur et à mesure que l’on s’en approche pour ne devenir qu’un reflet hideux et déformé de la réalité.

« Tu me fais la gueule ? » Mais non, je ne fais pas la gueule et je le lui dis, et j’ai à peine fini de lui répondre qu’il me demande si je me rends compte de ce que je fais, de cette situation que j’aurais retournée, alors que lui n’a fait que m’ouvrir son cœur, dire ce qu’il ressentait, il se répète et je me lasse, je sais que je l’écoute à peine et j’ai honte, honte parce qu’il fait deux têtes de moins que moi et qu’il est en train de me sermonner, et j’ai surtout honte de lui avoir répondu, ce matin du 1er janvier, de m’être dit « mais est-ce que je remets une pièce dans la machine » et de l’avoir fait. Comme d’habitude, savoir que l’erreur est là, au bout des doigts, au bout des mots, mais creuser jusqu’au fond : jusqu’où peux-tu aller Juliette, avec ceux qui t’insultent et te méprisent, avec ceux qui ne sauront jamais t’aimer et qui te trancheront aussi fort que tu te tranches toi-même, jusqu’où veux-tu voir le reflet de ta propre laideur dans leur mépris, dans leur plaisir sans toi, dans leurs râles, dans leurs rires qui te brisent.
Nous marchons dans le silence et dans le froid, et je n’ai plus rien à lui dire, « tu sais où on va ? », il connaît mal le quartier mais oui, je sais, on se rapproche du métro et gentiment je lui demande quelle ligne il va prendre mais il ne me regarde plus. Pour toute réponse il me demande par où je vais, j’indique la droite, il me dit « très bien alors moi je vais par là » en indiquant la gauche, il s’approche et m’embrasse brusquement sur les joues, je crois que je lui dis bonne soirée, bêtement, comme un reste de bonne éducation mal placé, et alors qu’il est collé à moi il me dit « adieu » et s’en va, sans se retourner.

J’avance le souffle coupé mais à chaque pas c’est comme si un mauvais rêve s’éloignait un peu plus de moi et je ris déjà franchement quand je reçois le premier SMS : cette ironie qui lui va si mal, l’envie de me blesser alors qu’il n’y parvient pas ; tout cela est probablement plus dérisoire que je ne l’imagine et j’ai presque envie de lui répondre, « maintenant je sais que la pire chose qu’on puisse faire à un homme c’est lui dire non », et je souris, et je ris, parce que nous avons parlé de ces femmes dont l’égalité était pour lui acquise, bien sûr, elles vont prendre le pouvoir, elles ne vont pas se laisser faire, c’est tellement simple. Simple comme un refus, simple comme un adieu, simple comme son mépris.

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