Le mâle intérieur

14/05/2017 à 8:28 | Publié dans Uncategorized | 12 commentaires

Quand il arrive chez moi, il est déjà un peu tard et immédiatement je le trouve grand et un peu gauche, ce qui le rend d’une sympathie presque trop prononcée pour l’instant qui s’annonce. Comme une marionnette mal assurée, désarticulée, avec pourtant ce que je sens de force et de virilité dans son torse carré et dans son regard, profond, qui se pose sur moi.
Je crois qu’il veut m’embrasser tout de suite mais je l’embrasse sur la joue et nous commençons doucement par boire le vin rouge qu’il a amené. Rapidement, c’est lui qui prend le contrôle et m’embrasse, pour me dire « tu m’excites beaucoup » à l’oreille, et je commence déjà à gémir quand il m’embrasse dans le cou et que je sens son parfum, mélange de gel douche et de musc masculin.
Nathan a un gros sexe et à sa vue je me liquéfie de désir ; je déteste cette superficialité en moi et je déteste ce goût que j’ai pour ces objets qui m’effraient en même temps un peu. Comble de l’ironie, il a acheté des capotes normales et elles craquent toutes, les unes après les autres ; « j’ai peur d’être présomptueux », me dit-il, alors que pensivement je lui dis qu’il n’y a là-dedans aucune présomption (et je pense à rajouter que j’ai l’œil, que je m’y connais mieux que lui, mais je sens que la précision serait d’une trivialité insupportable).
Il veut sentir ma bouche sur son sexe et je m’exécute même s’il m’est difficile de l’avaler autant qu’il le voudrait. Il jouit très rapidement, au fond de ma gorge, le goût de son sperme n’atteint même pas mon palais et il m’embrasse après, encore tremblant, « c’était puissant » me dit-il et je me satisfais de ce plaisir qui n’est pas le mien et de ma frustration de n’avoir pas senti sa queue imposante dans mes entrailles.
Nous fumons une cigarette et je le sens loin, il évoque ces rencontres faites sur Internet et finit par me dire abruptement qu’il en a assez, que tout cela l’ennuie, qu’il n’y trouve plus de spontanéité. Je ne réponds rien, je ne sais pas s’il dit ça pour moi, et alors que je lui re-propose du vin il me dit : « je vais rentrer je crois ».
Les trois premières secondes sont du soulagement pur ; rien ne m’angoisse davantage qu’un beau jeune homme partageant mon lit, mon intimité, le réveil du matin, la douche. Mais juste après me reviennent en mémoire ses mots, ses nombreux mots, son désir de me baiser au réveil, son envie de me prendre plusieurs fois dans la nuit, sa tendresse aussi et sa douceur — sans oublier cet appel un peu naïf de fois suivantes quand il avait évoqué nos possibilités nombreuses dans les jours qui allaient venir.
Je suis immensément déçue mais je ne dis rien, je le regarde et lui dis bien sûr, je comprends, aucun problème. Il est un peu gêné et il commence à s’expliquer, c’est lui, il vient de se rendre compte d’un truc, ça n’a rien à voir avec moi, et je lui dis qu’il n’a pas à se justifier et surtout, qu’il ne faut jamais se forcer. Il regrette m’avoir frustrée et je lui dis qu’il n’en est rien mais la réalité, c’est que toute la frustration du monde n’égalera jamais cette humiliation cuisante, son désir de me quitter si vite, de s’enfuir de chez moi, de ce chez moi que je lui avais ouvert alors qu’habituellement jamais je ne le permets.
Le poids et la puissance des mots me confondent, alors qu’il remet ses chaussures. Les fantasmes et leur réalité virtuelle m’ont bernée ; pourtant, j’étais sûre de moi, de mon instinct, je ne croyais pas me tromper et j’imaginais non pas la relation amoureuse mais bien celle qui peut s’entretenir d’amitié et d’estime intellectuelle (il partage mon amour pour Dumas, père et fils) par-delà le désir brutal et sauvage qui nous unissait.
Je fais bonne figure, je ne peux rajouter la supplication à l’humiliation ; il tente de faire des blagues et je souris, le cœur n’y est pas mais je ne peux rien montrer, jamais, ne rien leur laisser, c’est ce que je me suis toujours promis, toujours juré. Ils ne m’auront pas, au-delà de mes cuisses écartées, ils ne sauront rien de ce que je suis vraiment et de ce que je ressens, cela m’est bien trop précieux. Je préserve ma dignité, et elle m’importe plus que leur aisance, que leur volonté de tout comprendre et de tout savoir.
Il m’embrasse sur la bouche au moment de partir, je me détache vite de lui et je vois comme des excuses dans son regard. Je ne lâche rien et mon sourire est un peu faux, et ma compassion s’arrête où mon ego a été blessé quand il me dit, comme s’il avait mal au cœur, qu’il va prendre les escaliers.
Je referme la porte et je me retrouve seule, à moitié nue dans mon appartement tout propre, avec mes draps qui sentent la lessive. C’est comme si j’avais pris un uppercut en pleine poitrine, j’ai le souffle coupé et la tête qui tourne un peu.
Je sais que j’ai été dix fois cette personne-là. Celle qui, après une baise ratée, après m’être rendue compte que ça n’irait pas, qui a dit « je crois que je vais rentrer » avec un faux sourire désolé, avec de fausses excuses, « je dois me lever tôt », avec des mensonges hypocrites plein la bouche pour ne pas dire la vérité : tu ne me plais pas, tu ne me baises pas bien, je n’aime pas le goût de ta queue, je n’aime pas le grain de ta peau, je n’aime pas ta façon de parler. Toutes ces bonnes raisons pour prendre ses jambes à son cou et partir, ne pas demander son reste, fuir ; et le soulagement, ce soulagement terrible quand le regard de l’autre ne se pose plus sur nous. C’est à ça que je pense et c’est probablement ce qui me fait le plus mal : savoir qu’il est sorti et qu’il a soufflé, qu’il s’est dit ça y est, ça y est, je vais rentrer tranquillement, je ne vais plus la voir, je vais l’oublier.
Par la suite j’ai repensé aux mots d’un vieil ami qui m’avait dit : « mais qu’est-ce qui fait qu’après l’orgasme on a ce désir terrible de partir, de ne plus voir l’autre, de rentrer chez soi le plus vite possible ? ». Alors je me suis dit, bien sûr, ça n’a rien à voir avec moi, c’est après l’orgasme, c’est ce désir d’être seul, de quitter l’être qu’on a désiré quelques minutes plus tôt mais cela ne fonctionne pas, pas avec lui, pas avec les mots qu’on avait échangés. Je ne sais pas comment, et je ne saurai jamais pourquoi, mais je l’ai déçu, dégoûté peut-être ; je revois mes cuisses charnues et mon ventre mou et je me dis, mais qu’est-ce que tu as pu croire, à la fin ? Comment as-tu pu penser que Nathan, 1m85, brun et viril, pourrait avoir envie de toi au-delà d’un orgasme dans ta bouche, entre ses mains qui maintenaient ta tête, comme on le fait avec une poupée en latex ou autre masturbateur évolué ? Que pouvait-il se passer d’autre à part son sperme et son départ, son désir puis son dégoût, son abandon et puis sa fuite ?
Ma vie sexuelle a cela d’étonnant qu’elle m’illusionne sur moi-même et mes capacités, sur mon apparence physique, sur mon intérêt : tout est distendu, comme anamorphosé, lorsque le désir animal vient s’interposer entre les êtres. N’importe quelle fille un peu docile peut s’imaginer qu’elle devient Marilyn Monroe, lorsqu’elle se retrouve face à un homme excité ; mais parfois la réalité nous rattrape et nous fracasse, ne nous laissant comme seule consolation que cette « dignité » qu’on place où on peut, dans notre cerveau tout cabossé.

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